| Par Ayla Mrabet Télévision. Okba Lik, au bonheur des dames | Sur le plateau de tournage. (HASSAN OUAZZANI) | Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, installez-vous confortablement devant vos petits écrans. Okba Lik, série de trente épisodes, risque de vous réconcilier avec le ramadan télévisé. Avant-goût de la perle du mois sacré. Mardi 20 juillet, 95ème jour de tournage. Intérieur jour. La caméra fixe deux comédiennes, peignoirs jaunes et regards fuyants. Tberguig oblige. Pendant la séquence, elles parlent de poisson blanc, de shermoula, des petits drames de leur boîte de com’. | | Tout autour, l’équipe retient son souffle. Il est déjà 15h30, les estomacs gargouillent. Yassine Fennane, le réalisateur aux dreads (à qui l’on doit la série Une heure en enfer, co-réalisée avec Ali Mejboud) est concentré sur son moniteur. Avec sa crinière, on dirait le Roi Lion attendant la naissance de Simba. Son bébé à lui s’appelle Okba Lik, et c’est une série, pas une sitcom. 30 épisodes de 26 minutes qui seront diffusés sur 2M, tout au long du ramadan. Une comédie romantique urbaine, marocaine, pour “démystifier le couple et les rapports hommes-femmes dans notre société”, lance Yassine Fennane. Pas de pleurs khôlés dans la gadoue, pas de henné à profusion, pas d’humour poussiéreux qui ne fait même plus rire grand-mère. Okba Lik risque de vous faire avaler votre chebbakia de travers. La série veut juste raconter ce qu’il y a derrière le miroir du monde moderne à la marocaine, empêtré dans ses paradoxes. “C’est une relecture des mythes de la télé américaine, un peu Desperate Housewives à la sauce de chez nous”, explique le réalisateur. Attention, ce qui suit dévoile l’intrigue. JF cherche JH pour fonder un foyer Pas de Bree, Lynette, Susan et autre Gabrielle. Wisteria Lane à la marocaine est une boîte de communication casablancaise. Okba Lik (comprenez, “nous te souhaitons la même chose”) exprime la pression exercée sur les jeunes femmes “en âge de se marier”. Celle qui sort à longueur de journée de la bouche de leur entourage, impatient de les voir porter la bague au doigt. Okba Lik, c’est Zohra (campée par l’excellente Sanaa Akroud), fleur bleue à la recherche de l’âme sœur, Lamia (Dounia Boutazout), mère de famille nombreuse dont le couple bat de l’aile, Chourouk (Amale El Atrache), standardiste médisante au passé de secrétaire dans une Moqataâ, et Sophia (Fatima-Zohra Benaceur) femme libérée passionnée de photographie. Des trentenaires solitaires, indépendantes, qui cherchent à s’occuper et/ou à se marier, dans un pays rongé par ses traditions et ses contradictions. Leur solitude quotidienne, elles la partagent au boulot avec Bouchaïb (Abdellah Chicha), patron arriviste et “3roubi”, et Karim (Tarik Boukhari), issu d’un quartier populaire et fan de nouvelles technologies. Retour sur le plateau. “Elle est bonne, coupez !”, annonce l’homme tressé. C’est presque l’heure de la pause déj. Encore un changement d’axe. L’équipe est rodée. En moins d’une minute, le plan est tourné. C’est l’heure d’aller manger. Le jeu des différences Conseil : ne jamais demander à un (bon) réalisateur en quoi sa série diffère des autres. Passer plutôt par sa productrice. Quand on lui pose la question, Yassine Fennane sourit, gêné, et répond que c’est au public d’en juger. Najat Kobi, elle, répond du tac au tac : déjà, on vous le répète, ce n’est pas une sitcom. C’est une série, une série “de riches”. Entendez par là que les décors, voitures et vêtements sont soignés. “Okba Lik a pour vocation de faire rêver le téléspectateur”, nous dit-elle. Une série bling-bling qui a coûté très cher, assure la maman du projet : entre 5 et 7 millions de dirhams hors-taxe. Côté chiffres, il faudra se contenter de cette fourchette, par souci de confidentialité et autres accords signés avec la deuxième chaîne. “La télé, c’est indéniablement de l’argent. Chaque dirham injecté se voit à l’écran”, assure la productrice. Non pas qu’elle tire sur ses collègues. Elle nous dit simplement que pour Okba Lik, elle n’a pas lésiné sur les dépenses : tournage en plusieurs mois, comédiens bien payés, etc. La deuxième différence, elle, s’appelle Yassine Fennane : “Sa patte est reconnaissable. Il a une vraie identité. C’est un réalisateur pointilleux, exigeant”. Lui dit qu’il a juste envie que le public “s’éclate”, que la série “marche”. Pour ça, il se donne le temps : de faire répéter ses comédiens avant chaque séquence, de les mettre en confiance, de leur expliquer sa manière de procéder. “Un acteur, ce n’est pas une lampe qu’on déplace”, lance l’artiste, qui ajoute : “Utiliser l’humanité de chacun donne du relief à la série”. Beaucoup de gros plans sur les visages, acteurs mis en valeur, séquences nerveuses : c’est ça aussi, la Fennane touch. Street darija La plus grande fierté de la production reste la langue. Pour Okba Lik, un gros effort a été fourni pour sortir du “langage télé”, à mi-chemin entre la foss’ha et la darija des années 1970. Grâce au soin apporté à la traduction (le scénario est signé par le Français Pascal Jousse, installé au Maroc depuis 13 ans) et aux dialogues (écrits et peaufinés par Rita El Qassar, Amale El Atrache et les comédiens), pas de risque d’entendre “Mafatih Siyara” et autres termes similaires. À série moderne, darija moderne. Avant même de nous montrer les extraits, Najat Kobi s’emballe : “Ma petite victoire, c’est que Okba Lik utilise la langue que les gens parlent. Du coup on s’oublie, on rentre vraiment dans la série. On ne s’arrête pas pour dire : on ne dit pas ceci, on ne dit pas cela”. A la manière de la conso télévisuelle US ou turque, le pari de Okba Lik est de tenir, par les images et les mots, le téléspectateur en haleine. Même enthousiasme chez Yassine Fennane. Exit le langage stéréotypé, c’est de langage street qu’il s’agit. C’est plus fluide, plus enclin aux petites piques de cynisme et d’humour noir chères au réalisateur. “L’idée est de raconter des choses ordinaires et d’en faire quelque chose d’extraordinaire”, esquisse-t-il avant de s’éclipser. C’est que la course n’est pas encore finie. Dix épisodes sont montés, le tournage suit son cours, le Roi Lion rêve de vacances une fois la série (et la diffusion) achevées. C’est mérité. Pour comprendre, rendez-vous pendant ramadan. |  | Genèse. Téléfilm deviendra série Okba lik, c’est aussi le bébé de Najat Kobi. La jolie productrice (à la tête de la boîte Disconnected) pensait préférer le documentaire, les émissions sérieuses, tout ça. Sauf qu’elle a attrapé la fièvre de la fiction. Un peu grâce à Ilham Alami, qui - avant de se lancer dans l’aventure Luxe Radio - a plongé, avec Meryem Drissi, dans l’écriture d’un scénario : ça donne Okba Lik, le téléfilm, diffusé sur 2M durant ramadan dernier. “Pour moi, la fiction, c’était dangereux financièrement. Trop grosse machine, trop gros budgets”, confie la productrice. Sauf que le projet est accepté, et que Najat Kobi fonce tête baissée. Le tournage a lieu en février 2008 pendant 17 jours, avec son lot de souffrances et de surprises. Plus jamais ça, se dit la productrice. Sauf que l’adrénaline ressentie pendant la diffusion est incroyable. Et le succès aux portes : avec 50% de parts de marché et des souvenirs plein la tête, Najat est prête à recommencer. Un coup de fil de Salim Cheikh abonde dans ce sens : Okba Lik le téléfilm peut être transformé en série, et Najat Kobi rempile, la fleur au fusil. L’accord est donné début février 2010. On prend (presque) les mêmes et on recommence : Yassine Fennane est emballé, ses comédiens aussi. Et, depuis le 15 mars dernier, l’équipe, composée d’une quarantaine de personnes, tourne, de Hay Hassani au Maârif, en passant par Hay Mohammadi. | | |