Rapport de la FIDH sur la lutte anti-terroriste au Maroc
Libre-échange US : Bâillonnez ces voix qu'on ne saurait entendre...
Pourquoi nos télés vont mal
Mémoire : Qui étaient nos collabos ?
Société : Darna La maison qui donne envie
Patrimoine : L'art dans l'abattoir
Manar l'Anar
Économie
Problématique économique
N° 113
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est



Ils se disent "tenants d'une ligne dure". Leur crédo, en quelques lignes : "on ne fait pas de détail, devant des fanatiques dont le projet est de détruire la société. Alors oui, la fin justifie les moyens et tant pis pour les poules mouillées qui se lamentent sur les droits de l'homme. Nous sommes en guerre, la seule chose qui compte c'est les résultats". Voilà qui est viril. Même un rapport aussi accablant que celui de la FIDH, que TelQuel présente en exclusivité en pages intérieures, ne troublera en rien les "tenants de la ligne dure". Il est parfaitement inutile de s'opposer à ces gens en agitant les grands principes universels. Changeons de fusil d'épaule, alors. "L'important, c'est les résultats", messieurs les sécuritaires et fiers de l'être ? Eh bien, il n'y a pas pire résultat que celui obtenu par ces méthodes. Démonstration, en 5 points.
1. Dans le lot des torturés qui ont répondu aux questions de la FIDH, l'un était… le frère du propriétaire d'un appartement loué à des éléments suspects ! Tout récemment, en arrêtant un terroriste réfugié dans un douar près de Fès, les gendarmes ont raflé… tous les villageois venus voir ce qui passait !! Depuis, silence radio… jusqu'à ce qu'on apprenne, mardi dernier, que tous ces gens sont "impliqués dans la planification d'actes terroristes ou étaient au courant de tels actes". Vous imaginez, franchement, un terroriste mettre au courant tout son douar de ses projets ? Il risque d'arriver à ces gens (si ce n'est déjà fait) ce qui est arrivé au frère du propriétaire de l'appartement : de la "torture collatérale". Parfaitement inefficace, car sans objet.
2. Une fois que quelqu'un arrive au centre de torture de Témara, il est déjà trop tard. La seule chose que ses hôtes sont prêts à croire, c'est qu'il détient des informations et refuse de les communiquer. S'il dit le contraire, c'est bien simple, il ment. Sinon, que ferait-il là ? Alors, on le pousse à bout, dans des interrogatoires qui durent 16 heures et plus. Pour que cela s'arrête, il peut dire n'importe quoi, donner des noms de connaissances plus ou moins islamistes qui seront arrêtés à leur tour, donneront d'autre noms, etc. Voila comment les "informations" les plus invraisemblables peuvent être récoltées. Un modèle d'inefficacité.
3. La torture n'est pas supposée être une fin, mais plutôt un moyen pour faire parler. Les tortionnaires marocains ont tendance à oublier ce principe de base, dans le feu de l'action. Le frère de Toufiq Hanouichi a été passé à tabac parce qu'il n'avançait pas assez vite vers la salle d'interrogatoire… alors qu'il avait les pieds ligotés. Torture pédagogique ? Défoulement animal des forts contre le faible, oui ! L'ambiance de vengeance générale libère les plus bas instincts. Un Moul Sebbat, témoin crucial, est mort parce que ses gardiens s'étaient défoulés sur lui. Il emporte ses secrets, capitaux, dans la tombe. Où est l'efficacité, là-dedans ?
4. Pour les "vrais terroristes" noyés dans la masse (le diable reconnaîtra les siens), la torture aurait un effet dissuasif du genre "ils savent qui est le plus fort, maintenant, ils se tiendront à carreau". Voilà encore une énorme erreur de jugement. Ce ne sont pas quelques brûlures de cigarette sur la peau qui feront changer d'avis à ces gens. Au contraire, cela achèvera de les convaincre que ce système est, plus qu'impie, barbare. Raison de plus pour le combattre jusqu'à la mort. Dans ce contexte, chaque violence, plutôt que de les faire réfléchir, ajoutera des "points" à leur folle conquête du paradis. En les torturant, quelque part, on leur rend service. Le contraire même de l'efficacité.
5. Quel est donc ce combat au nom duquel on fait pire que ses ennemis ? Dernier ratage, peut-être le plus grave : les méthodes employées entament largement la légitimité de la lutte anti-terroriste. Et même anti-islamiste. La preuve, ce magazine. Difficile de trouver plus ouvertement opposé aux barbus que TelQuel. Pourtant, la couverture de cette semaine leur profite objectivement puisqu'elle leur octroie - c'est ce qu'on en retiendra - le statut de martyrs. Il est profondément navrant qu'on en soit arrivé à un tel degré de foirade. L'inefficacité atteint des sommets.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2004 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés