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Théâtre. Ferhati sur les traces de Shakespeare
N° 248
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Par Redouane Ramdani,
Editing A.R.B

Enquête. Aux frontières du réel

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“L’intégrité territoriale” ? Parlons-en… Sur le terrain, les véritables frontières du Maroc n’ont rien à voir avec celles qu’on nous présente officiellement comme “intangibles” et même “sacrées”.


L’intégrité territoriale est, paraît-il, la priorité numéro 1 du royaume. C'est du moins ce qu'on nous martèle à longueur de discours et de journaux télévisés, depuis notre naissance. Jusqu'à présent, le débat s'est focalisé sur une unique question : “le Sahara est-il marocain ?”. C'est un faux débat. Hormis quelques rares marginaux ou utopistes (il en faut bien), les Marocains considèrent aujourd'hui que le Sahara est le leur, et qu'il ne saurait en être autrement. Parce que la guerre est finie depuis 15 ans et que, quoi qu'en dise le monde entier, nous occupons le terrain depuis trop longtemps pour envisager d'en repartir un jour. Tout le reste n'est que politique, et la politique, surtout concernant cette question saharienne mille fois rabâchée, n'est qu'une succession de discours vains qui ne changent rien à la réalité du terrain. Depuis 1975, le terrain a tué le débat. Il pourrait pourtant le réveiller.

“Le Maroc, de Tanger à Lagouira” ? Il suffit de vérifier sur place pour constater, de visu, que c'est un gros mensonge. Depuis 1989, Lagouira est en territoire mauritanien, et aucun drapeau marocain n'y flotte. Pire, l'armée mauritanienne y a installé une caserne !

Marocain, le Sahara ? On aimerait bien. Sauf qu'un bon tiers de ce gigantesque territoire est, dans les faits, sous contrôle du Polisario. A l'Est du mur, les séparatistes se paient même le luxe d'organiser des défilés militaires et de signer des contrats de prospection pétrolière. Et que fait-on, à Rabat ? On envoie, dans le meilleur des cas, de molles lettres d'indignation à l'ONU. Tout en continuant à affirmer, pour la consommation locale, que “nous ne céderons jamais un pouce de notre territoire”. Dans les faits, on en a déjà cédé un bras !

Quant au tracé frontalier avec l'Algérie… il n'existe tout simplement pas. Entre Saidia et Figuig, sur près de 500 kilomètres, d'innombrables villages se posent des questions sur leur réelle nationalité. Depuis des années, l'Algérie avance et grignote du terrain sur le Maroc en menaçant les autochtones, parfois même en leur tirant dessus. Là encore, que fait-on, à Rabat ? On se mure dans le silence, en promettant de très improbables “négociations frontalières”. En attendant, chaque année, nous perdons des oasis, des plantations, et même des mines (!!) sans que le gouvernement juge utile de s'en émouvoir.

Quand on examine la carte du “Maroc réel” - celui sur lequel on trouve des symboles de souveraineté - on se rend compte de cette vérité effarante : les seules frontières dont nous soyons sûrs sont les côtes Atlantique et Méditerranéenne (quoique, l'humiliation de l'îlot Leila est encore fraîche dans nos mémoires). Pour le reste, c'est comme si le Maroc avait choisi de régler la bataille frontalière… en déclarant forfait.

Il ne s'agit pas, ici, de réclamer une guerre pour récupérer nos “territoires spoliés”. Le patriotisme a ses limites, et TelQuel ne franchira pas celle-là. Mais notre diplomatie timorée n'est plus acceptable. Si on veut se faire respecter dans le concert des nations, il faut savoir frapper du poing sur la table quand c'est nécessaire. Ou alors, si de quelconques considérations stratégiques nous en empêchent, qu'on ne demande plus à 30 millions de personnes de chanter en chœur que “l'intégrité territoriale est une cause sacrée”. Soutenir l'Etat, on veut bien. Mais qu'il cesse, au moins, de nous prendre pour des idiots.

Ahmed R. Benchemsi



Lagouira. De Tanger à... rien du tout

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Quelques bâtisses en ruines
aux murs criblés de balles…
Bienvenue à Lagouira !
(ARB / TELQUEL)

Aucun drapeau marocain ne flotte sur Lagouira. Et pour cause : Lagouira n'est pas au Maroc. Pour y arriver, il faut passer la frontière mauritanienne, puis tracer vers le sud pendant une bonne heure. à l'arrivée, un village fantôme en ruine, et… une caserne de l'armée mauritanienne !


L’opératrice du service de renseignements de Maroc Telecom est totalement désorientée face à la requête de son correspondant : “J'aimerais avoir le numéro de téléphone de la Préfecture de Lagouira”. Après quelques secondes d'hésitation, elle finit par balbutier : “Je n'en
ai jamais entendu parler”. Question : “Vous n'avez jamais entendu l'expression de Tanger à Lagouira ?”. Réponse de l'opératrice, manifestement perturbée : “Si, mais personne ne m'a jamais demandé un numéro dans cette ville. Elle se trouve bien au Sahara, mais je pense qu'elle fait partie d'une autre grande ville”.

Ce que l'opératrice, comme la majorité des Marocains, ne sait pas, c'est qu'il n'existe aucune ville marocaine du nom de Lagouira. Pour la simple raison que Lagouira est sous souveraineté mauritanienne, et gardée par des soldats mauritaniens. Le point le plus au sud du “sol marocain”, le vrai, est le poste frontière de Guergarate (dit “Grigrate” par les autochtones) ; et il se trouve à plus de 50 kilomètres au nord de Lagouira.

Lagouira ressemble en fait à une lagune. Une belle lagune, dotée d'importantes richesses halieutiques, et qui se trouve dans une région stratégique. Mais comme Salé est la ville jumelle de Rabat, Lagouira est la jumelle de… Nouadhibou, capitale économique de la Mauritanie. Sauf que ce n'est pas un fleuve qui les sépare, mais une large bande de sable. Hormis quelques rares familles mauritaniennes vivant de la pêche traditionnelle, on n'y trouve que des ruines, vestiges datant de l'époque coloniale espagnole… et une caserne de l'armée mauritanienne, plantée à deux kilomètres de là comme pour surveiller les fantômes de la ville. En venant du Maroc par voie routière, il est d'ailleurs impossible de rallier Lagouira sans transiter par Nouadhibou. Une situation pour le moins compliquée, qui explique pourquoi la “ville” est tombée avec une certaine facilité entre les mains des Mauritaniens.

C'est en 1979 que la Mauritanie a déclaré forfait est s'est retirée du conflit militaire saharien, en cédant au Maroc la province de Oued Eddahab. Lagouira (localité la plus au sud de Oued Eddahab) est donc officiellement devenue marocaine cette année-là, et Hassan II en a immédiatement fait une zone militaire. A partir de là, Lagouira, aussi bien exposée que mal défendue, a fait l'objet d'attaques continuelles du Polisario. Les multiples impacts de balles sur les murs en ruines de la localité témoignent encore de la rudesse des combats. Le tout jeune gouvernement indépendant mauritanien a rongé son frein pendant 10 ans, avant d'implorer le Maroc de quitter la ville, en raison du danger que la présence des FAR faisait courir à Nouadhibou. Comme il n'y avait ni habitants ni activité à Lagouira, Hassan II a fini par céder, et a fait évacuer la ville en 1989. “Mais attention, nuance cet habitant de Nouadhibou, même si l'armée mauritanienne campe à Lagouira, ce sont toujours les forces marocaines qui en contrôlent les eaux territoriales”.

Une ville “par intention”
Dans les années 90, il a été officiellement décidé, à Rabat, de faire de Lagouira une “ville réelle”. “L'Etat avait réservé un énorme budget à cette opération, raconte une source proche du dossier. Les autorités s'étaient lancées dans des travaux d'infrastructure, de routes, d'assainissement… avant de se rendre compte que le terrain n'était pas constructible, parce que le sable engloutissait tout au fur et à mesure”. Aujourd'hui encore, Lagouira est toujours une ville imaginaire, enfouie sous les sables et les cendres. Renaîtra-t-elle un jour ?

Devant l'impossibilité de récupérer Lagouira géographiquement, le Maroc a rusé sur le plan administratif. Ainsi, à en croire le découpage administratif officiel, la “ville” de Lagouira fait aujourd'hui partie de la province d'Ousserd, elle-même partie intégrante de la région… “Oued Eddahab Lagouira” (comme pour mieux enfoncer le clou). Cette région représente 7% du territoire national, et compte officiellement une population de 100 000 habitants… dont 4000 pour la “commune urbaine” de Lagouira ! En réalité, il n'y a guère plus qu'une petite centaine de pêcheurs, sur place, qui squattent les ruines. Les Marocains officiellement comptabilisés à Lagouira vivent en réalité à… Dakhla, qui se trouve à 600 kilomètres plus au nord. Mieux encore : sur le papier, la “commune urbaine” de Lagouira dispose d'une “bachaouia” (censée être coiffée par un pacha), de diverses délégations ministérielles locales ainsi que d'un conseil municipal, officiellement “élu par le peuple”, comprenant une majorité et une opposition, et présidé par un certain Ahmed Boubker, homme d'affaires et membre du Mouvement populaire. Mais où se trouvent donc les sièges de toutes ces honorables institutions ? à Dakhla, qui abrite également le siège de la province d'Ousserd, dont elle est la capitale. Selon un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur, “il est vrai que la majorité de la population de Lagouira vit à Dakhla, parce que la ville a un statut spécial, comme toutes les localités qui se trouvent à l'extérieur de l'enceinte protégée par le mur de sécurité. Bien avant 1989, les habitants de Lagouira, fuyant la guerre, se sont en majorité réfugiés à Dakhla”. Ce qui nous mène à cette curieuse situation : un habitant de Marrakech qui déménage à Casablanca devient, administrativement, un Casablancais. Mais un habitant de Lagouira qui déménage à Dakhla reste, administrativement, un Lagouiri. les voies de l'Etat sont décidément impénétrables...


De Saïdia à Figuig. Introuvables frontières

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Plage de Saïdia. De l’autre côté
d’un barbelé de fortune, l’Algérie.
C’est une des rares zones où la
frontière est materialisée.
(AFP)

Sur les cartes comme sur le terrain, la frontière n'est pas tracée. Résultat : certains villageois ont bien du mal à dire s'ils vivent au Maroc ou en Algérie. Le pire, c'est que l'Algérie, au fil des ans… gagne du terrain ! Le gouvernement marocain, pendant ce temps, se mure dans un silence inexplicable.


Sur la ligne frontalière Est, il est impossible d'affirmer avec exactitude où se termine le Maroc et où commence l'Algérie. Les habitants de la région ne peuvent même pas se fier aux cartes officielles, tellement leurs contours sont flous, voire, sur certaines cartes… même pas
dessinés ! De temps à autre, des incidents mortels viennent rappeler aux deux pays l'urgence de trouver une solution à leur dilemme frontalier. Le Maroc ne réagit jamais, tandis que l'Algérie répond par balles à ceux qui osent s'aventurer sur “ses terres”. Il y a quelques mois, les militaires algériens ont ainsi abattu par balles un contrebandier marocain qui pensait pourtant être dans son pays. Et avant lui, des bergers marocains ont été arrêtés (et leur bêtes confisquées), parce qu'ils s'étaient retrouvés sur le sol algérien sans le savoir (mais qui le sait, au juste ?). Finalement, la dépouille du contrebandier a été rapatriée via le poste frontalier de Zouj Bghal (réouvert pour l'occasion). Quant aux bergers marocains, ils croupissent toujours dans les prisons algériennes. Des histoires comme celles-là se répètent tous les jours. Souvent, les litiges portent aussi sur les terres. Quand Ahmed Sbaï, député de Figuig, a interrogé Mostapha Sahel, alors ministre de l'Intérieur, sur le sort de centaines d'hectares d'oasis récupérés progressivement par l'Algérie, le ministre a simplement répondu que “le problème serait soulevé lors de prochaines négociations entre le Maroc et l'Algérie”. Ces négociations, on les attend toujours. “Quant à ces fameuses oasis, commente Sbaï, dépité, le ministre n'a, à aucun moment, affirmé clairement qu'elles étaient marocaines”.

Les Marocains vivant dans les régions frontalières de l'Est affirment souvent, pourtant, disposer de documents officiels de propriété sur leurs terres. Quand, en 2005, l'Instance équité et réconciliation a organisé une audition publique à Figuig, plusieurs Marocains ont profité de l'occasion pour brandir ces documents en protestant contre “l'occupation algérienne progressive des terres marocaines” et, dans la foulée, contre le silence coupable de l'Etat. “Les terres qui se trouvent à l'est de Oued Zouzfana, par exemple, sont gérées par les habitants de Figuig depuis des siècles. Au début des années 70, les Algériens ont d'abord commencé par exiger des laissez-passer aux agriculteurs marocains, raconte Ahmed Sbaï. Puis, à partir de 1975, ils leur ont définitivement interdit l'accès à leurs propres terres”.

“L'occupation algérienne” ne s'est pas limitée aux terres agricoles et aux oasis de la région, mais a également touché les mines et les gisements minéraux. “Dans la région de Bouanane, affirme un habitant de Figuig, l'Algérie a occupé, en plus des terres agricoles et des oasis, la mine de Jhifa et les salières de Zawiat Hajoui”. Coincés entre l'agressivité algérienne et l'inexplicable silence marocain, les habitants de Figuig ne savent plus à quel saint se vouer. Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls. Tout au long de la “ligne frontalière”, plusieurs milliers de familles vivent quotidiennement cet étrange casse-tête géographico-administratif.

“Le dossier est trop sensible”
Seules exceptions : la région d'Oujda, où la frontière est matérialisée par des barbelés au niveau de Zouj Bghal, et celle de Saïdia, bornée par la frontière naturelle de l'Oued Kiss. Pour le reste, les habitants font confiance à leur instinct et aux “conventions de bon voisinage”, qui peuvent changer selon l'humeur des militaires algériens. Par endroits, la frontière est matérialisée par une piste que les habitants de ces régions reculées appellent affectueusement “la ligne”. Des deux côtés de cette “ligne”, des membres de la même famille ou de la même tribu s'échangent régulièrement des visites, ignorant l'inimitié qui oppose leurs régimes respectifs. Dans le douar de Lahdada Sidi Issa, par exemple, Algériens et Marocains partagent le mêmes puits et le même cimetière, sans trop s'embarrasser de la frontière théorique.

Mais le flou frontalier est aussi à l'origine de mésaventures, comme celle vécue par cette famille de Sidi Boubker, dans la région de Jrada. Quand ses terres ont été récupérées puis cultivées par des Algériens, les membres de la famille s'en sont plaint aux autorités locales. En vain. “Le dossier est trop sensible”, ont répondu les officiels locaux. “Désormais, explique Brahim Rachdi, député de Jrada, à chaque fois que les habitants marocains émigrent à Oujda, ou ailleurs au Maroc, l'Algérie récupère leurs terres”.

Dans la région de Bouarfa, la petite bourgade d'Ich illustre parfaitement cette incroyable situation. Administrativement, Ich est bel est bien une localité marocaine - les preuves, le caïdat et l'école de la bourgade, sur les toits desquels flotte le drapeau rouge à l'étoile verte. “Ich disposait de terres agricoles et de palmiers, raconte un de ses habitants. Mais à chaque fois qu'un bout de terrain se retrouvait inoccupé parce que son propriétaire émigré en ville, l'armée algérienne se l'appropriait… jusqu'à ce qu'elle finisse par encercler le village”. Aujourd'hui, la situation est digne de la cinquième dimension : Ich est toujours un village marocain, mais toutes les terres qui environnantes sont algériennes, sauf un très étroit passage qui relie encore le village au Maroc. C'est comme si l'armée algérienne avait tout pris, mais s'était arrêtée à l'extrême limite, celle qui consiste à faire main basse sur le village lui-même. Aussi passif soit le gouvernement marocain, il y a tout de même une chance qu'il réagisse si des militaires algériens arrêtent le caïd et baissent le drapeau marocain pour le remplacer par le leur. Résultat : quand les enfants jouent au foot dans la cour de l'école (qui n'a pas de mur d'enceinte), une des deux équipes se retrouve à tous les coups en Algérie, tandis que l'autre (celle dont les buts sont adossés à la salle de classe) joue au Maroc. Tout un symbole...


À l'Est du mur. Tifariti et les ‘‘territoires libérés’’

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Défilé militaire du Polisario,
en février 2006 à Tifariti…
en plein territoire (officiellement)
marocain !
(AFP)

“Zone tampon” pour le Maroc, “territoires libérés” pour le Polisario… Un bon tiers du Sahara disputé est, sur le terrain, sous le contrôle des séparatistes. Qui y multiplient les provocations, et annoncent régulièrement qu'ils y cherchent… du pétrole !


Tous les Marocains (ou presque) considèrent que le Sahara occidental leur appartient. Mais très peu savent qu'un bon tiers de ce territoire de 260 000 km2 échappe au contrôle du Maroc. Alors que pour le Maroc, les zones de Tifariti, Bir Lahlou, Bir Guendouz ou encore Amgala sont
définitivement marocaines (quoique “sous contrôle de la Minurso”), le Polisario les appelle ouvertement “territoires libérés”. Objectivement, la réalité sur le terrain donne plutôt raison à nos ennemis. C'est ainsi qu'en février 2006, l'Etat marocain a assisté, impuissant, à un ahurissant “défilé militaire” ennemi à Tifariti, organisé pour commémorer le 30ème anniversaire de la “République arabe sahraouie démocratique” (RASD). Ce n'est pas la première fois que le Polisario provoque le Maroc sur des terres qu'il considère comme siennes. La nouveauté, c'était l'ampleur de la démonstration, et l'impressionnant parterre d'invités étrangers venus assister au spectacle.

En fait, Tifariti et toutes ces zones ont bel et bien été abandonnées par le Maroc pendant qu'il érigeait le fameux “mur de sable”, aujourd'hui seule frontière physique de la région. Sur le terrain, toutes les terres comprises entre la frontière virtuelle “en escalier” du Sahara disputé (à l'Est) et le mur de sable (à l'Ouest), échappent, militairement comme administrativement, au contrôle du Maroc. C'est au début des années 80 que, sur le conseil de pays “amis” (dont Israël), le Maroc avait décidé d'ériger un mur de sable long de 2700 kilomètres, pour stopper l'avancée des blindés du Polisario. Ce qui n'a d'ailleurs pas empêché ces derniers de creuser plusieurs brèches dans le mur, et d'effectuer autant d'incursions dans le territoire quadrillé par l'armée marocaine. La construction du mur, en tout cas, s'est faite au prix d'un sacrifice énorme : celui d'un bon tiers de “notre” Sahara. “Pour des raisons militaires, explique cet officier qui a préféré garder l'anonymat, le mur n'a pas été construit sur le véritable tracé frontalier. Après le cessez-le-feu conclu en 1991, le Maroc a décidé de ne garder que les terres situées à l'Ouest du mur, considérant le reste, notamment la zone tampon, comme terra nullus. Ce qui ne nous a pas empêchés, pour bloquer le Polisario, de truffer cette zone de mines anti-chars”. Apparemment, les Marocains n'en ont pas placé assez, ou alors le Polisario a réussi à toutes les repérer et les désactiver. La preuve : l'armée sahraouie y circule sans encombre… et la contrebande (armes, cigarettes, chameaux) y est florissante.

Et s'il y avait du pétrole ?
Reste une grande question : cette fameuse “terra nullus” recèle-t-elle des gisements d'hydrocarbures ? Ce ne serait pas étonnant, vu que les nappes pétrolières algériennes touchent quasiment à bout portant la fameuse frontière “en escalier”, tracée arbitrairement à l'équerre par la France et l’Espagne pendant l'occupation. En attendant, à défaut de profit financier, le Polisario s'est rendu compte du profit politique qu'il pouvait tirer de la situation. Pour indisposer le royaume, les médias algériens acquis aux séparatistes font régulièrement état de “projets de développement” dans la région “libérée”, et parfois même d'accords conclus avec des compagnies pétrolières internationales censées explorer la région. En mars 2006, par exemple, pendant que Mohammed VI effectuait une tournée triomphale au Sahara (côté Atlantique), l'Agence de presse sahraouie (APS) annonçait en grande pompe que “le président de la RASD, Mohamed Abdelaziz, a présidé la cérémonie de signature de neuf accords, avec huit compagnies britanniques, pour l'exploration et l'exploitation de pétrole et de gaz dans tout le Sahara, y compris les territoires occupés”. Ça n'a jamais été plus loin que les effets d'annonce (on imagine que la guerre pourrait redémarrer sérieusement, si une nappe est touchée), mais la situation, en soi, est suffisamment gênante pour le royaume.

Jusqu'au défilé de Tifariti, le gouvernement marocain n'avait jamais soulevé publiquement la délicate question des “territoires libérés”. Et même quand ce défilé a eu lieu, le gouvernement s'est contenté d'envoyer une lettre de protestation, plutôt timide, au secrétaire général des Nations Unies. Mais la politique du fait accompli domine toujours le terrain. Au point que le Polisario a entrepris, depuis 2001, une politique hardie de “colonisation” de la zone tampon. Cette politique s'est même accélérée à partir de 2003. Depuis quelques mois, l'APS ne rate pas une occasion de rappeler que le “parlement” de la RASD se trouve à Tifariti, ainsi que plusieurs dizaines d'habitations construites grâce à un financement européen. à ce rythme, il n'est pas interdit d'imaginer que l'Algérie, qui continue d'abriter le Polisario sur son territoire, à Tindouf, ne procède à un vaste transfert des Sahraouis vers les “territoires libérés”. Ce qui consacrerait le contrôle définitif du Polisario sur un bon tiers du Sahara, “occidental” pour les uns, “marocain” pour les autres. L'existence d'un “Etat sahraoui” ne serait alors plus une vue de l'esprit, mais bel et bien une réalité de terrain. Sans doute le pire cauchemar de Rabat...

 
 
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