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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Société. Profession : inventeur

Lotfi Bennani, inventeur
“professionnel”, a fondé un agence
destinée à faire l’interface entre
inventeurs et entrepreneurs.
(DR)

Inventeurs du dimanche, bricoleurs invétérés ou véritables entrepreneurs, ils sont nombreux à vivre leur passion, plus rares à en vivre. Tour d'horizon.


“Je souhaite breveter un système qui permet de produire, grâce à l'eau de mer, assez d'énergie pour couvrir les besoins en électricité du continent africain”. C'est en ces termes qu'un monsieur s'est présenté au bureau de l'Ompic (Office marocain de la propriété industrielle et commerciale), en vue de déposer une demande de brevet. L'intention est à applaudir des deux mains. Mais en fait d'invention, il s'agissait… d'une simple idée, qui avait traversé l'esprit du faux inventeur et vrai rêveur.

Bien évidemment, le dossier de brevet fut refusé. Pour autant, de vrais inventeurs, il en existe bel et bien sous nos cieux. Ainsi, sur les 910 dossiers recueillis par l'Ompic au titre de l'année 2006, 178 ont été déposés par des Marocains (le reste étant le fait de firmes multinationales). Et l'essentiel des brevets d'invention enregistrés à l'Ompic provient de particuliers, les entreprises étant peu portées sur la recherche et le développement.

Produits-miracles
Pour que l'Office octroie le titre le brevet, le produit concerné doit “impliquer une activité inventive, pouvant avoir une application industrielle”, explique Benali Harmouch, chef de service des brevets à l'Office. Concrètement, cela signifie que le projet doit être certes inédit, mais également avoir des chances d'être fabriqué un jour. Cependant, “avec un peu d'insistance, on finit par accepter de breveter pratiquement tout et n'importe quoi”, souffle cet employé de l'Ompic. Pas étonnant donc que dans la flopée de brevets ne figurent pas que des “produits-miracles”.

À ce titre, et faute d'avoir bouleversé le mode de vie des Marocains, les chaussettes désodorisantes créées par ces deux Casablancaises en 2003 représentent tout de même une jolie trouvaille, car répondant aux critères de l'Ompic. Autre exemple, celui de ce Casablancais qui est allé jusqu'à réinventer la roue, en l'occurrence une roue de secours pour motocyclette, constituée de quatre pièces à assembler. De bonnes idées ? Peut-être. Elles ne sont toutefois jamais parvenues à franchir le palier de l'industrialisation. Mais quand “ça marche”, mieux vaut avoir breveté le fruit de sa matière grise. Hassan Saïdi connaît la chanson. Alors que Tefal, le fabricant français d'ustensiles de cuisine, venait d'annoncer tambour battant la sortie de son tajine électrique, Saïdi clamait à qui voulait l'entendre qu'il en était le vrai géniteur. Et malgré le grand remue-ménage médiatique qui l'a entouré, il n'existe aucune trace de ce litige dans les dossiers du service juridique de l'Ompic. Difficile donc de savoir si l'histoire fut classée sans suite, ou si les deux parties ont fini par trouver un arrangement à l'amiable.

Dur d'être inventeur
Inventeur à ses heures, Maher Kebajj, lui, n'en est pas encore à susciter la convoitise des industriels. Cet enfant de la balle a grandi dans une maison transformée en atelier par un père touche-à-tout, qui s'amusait à débrider des machines de tissage japonaises, “ce qui les rendait plus performantes et moins coûteuses à l'entretien”, assure Kebajj. Marchant sur les pas de son père, il s'est lancé dans le “métier” quand il était encore étudiant. À l'époque, il vivait dans un petit appartement avec sa famille. Excédé par les pleurs de son neveu, qui le tirent régulièrement du sommeil, l'idée lui vient de créer un berceau dont les balancements sont déclenchés automatiquement par les cris du bébé. La trouvaille restera au stade de prototype, mais lui fera toutefois gagner la médaille d'or lors du Salon international de l’innovation, sorte de concours Lépine organisé en 1998 à Casablanca. Dans la foulée, Kebajj décide d'intégrer les rangs de l'Union des inventeurs et innovateurs marocains, créée en 2000 à l'initiative de Lotfi Bennani, lui-même inventeur. Objectif : faire se rencontrer des personnes partageant la même occupation et, surtout, étudier les opportunités d'investissement pour les rendre plus présentables aux yeux d'un éventuel partenaire financier. “Les banquiers sont frileux à l'idée de financer des inventions, car il est difficile d'évaluer leur potentiel. De plus, la plupart des inventeurs sont dans l'incapacité d'établir un business plan, certains sont même analphabètes”, confie une source à L'Ompic. Résultat, au niveau de l'Office, on parle d'une minorité d'inventions passées au stade de la production.

Pour Abdelaziz Ayachi, l'invention a pendant longtemps rimé avec amateurisme. Soudeur de profession, ce cinquantenaire est un “enfant du peuple”, comme il aime à le rappeler. De diplôme, il n'a qu'un BEPC obtenu en France. Alors âgé de 27 ans, Abdelaziz décide de rejoindre le Maroc. Bricoleur dans l'âme, il pratique indifféremment la mécanique et la tôlerie, en plus de son métier initial, “pour joindre les deux bouts”, tient-il à préciser. En 1995, il se lance dans le bâtiment et rejoint un chantier en tant qu'ouvrier. Son dos se souvient encore des centaines de parpaings soulevés. Entre deux lumbagos, il pense à fabriquer un outil qui permettrait de soulever les blocs sans avoir à se baisser. Ainsi naquit, cinq ans plus tard, le “Grippe-blocs”. Une invention que Abdelaziz Ayachi fera connaître via sa participation à la finale de l'émission Challengers 2007 sur 2M. L'inventeur eut effectivement l'occasion de rencontrer des industriels, “qui ont reçu favorablement sa petite trouvaille… sans pour autant aller jusqu'à se lancer dans l'aventure industrielle. Pour le moment”, précise Ayachi.

Usine à idées
Lotfi Bennani n'a pas attendu un programme télé pour se lancer dans l'aventure. À 38 ans, ce détenteur d'un brevet d'Etat en électronique industrielle a de nombreuses réalisations à son actif. C'est en homme d'affaires avisé qu'il crée une société qui exploite ses propres inventions. Un travail réalisé en collaboration avec l'association Recherche et Développement Maroc, structure dédiée à l'aide à l'innovation, qui accompagne les inventeurs via une participation dans le capital de l'entreprise. Parmi les projets aboutis de Lotfi Bennani, celui d'une serre à gestion automatisée, que l'inventeur est pour le moment le seul à exploiter… en attendant l'intérêt d'autres investisseurs. Fort de ce succès, Bennani a fondé l'Agence marocaine pour la valorisation des inventions et la promotion des innovations, destinée à devenir un intermédiaire entre les inventeurs marocains et des investisseurs potentiels. Via cette agence, l'homme est aujourd'hui en discussion avec le géant des télécoms Alcatel, pour la vente d'un dispositif de relais téléphonique qu'il qualifie de révolutionnaire. “Cela prouve que le talent existe au Maroc, mais il n'est pas encouragé. Cela passerait par la création d'un fonds national de l'invention, comme c’est le cas dans d'autres pays”, conclut Lotfi Bennani.



Insolite. Hassan II, l’inventeur

En 1985, au détour d’un journal télévisé sur la TVM, les Marocains apprennent qu’en plus d’être le premier sportif du royaume, Hassan II en est aussi le premier inventeur. Le défunt monarque venait en effet d’inventer une sorte d’électrocardiogramme, rebaptisé Markar, un “dispositif pour la détection, l'étude et la surveillance de maladies, notamment cardiaques, se traduisant par des manifestations électriquement enregistrables” sur les registres de l’Ompic. Car la demande de brevet d’invention fut bel et bien enregistrée auprès de l’Office, sous le nom de “Hassan II” (et non pas Hassan El Alaoui). Cependant, les mauvaises langues affirment que l’invention en question serait le fait d’un médecin marocain, qui l’aurait “offerte” à son roi. Mais qu’importe ! Le brevet est tombé dans le domaine public depuis le 9 avril 2005. Par contre, il n’y a pas moyen de savoir si, entre-temps, le concept du Markar a été exploité par une entreprise, qui aurait oublié d’en régler les “royalties”.

 
 
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