N° 445
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Reportage. Le triangle des Berlines



Par Hicham Oulmouddane,
envoyé spécial à Khouribga


Reportage. Le triangle des Berlines
Souk El Had est le plus grand marché marocain de voitures d’occasion étrangères. (H.O. / TELQUEL)

Depuis des années, la ville de Khouribga est devenue La Mecque des voitures allemandes. Un commerce jadis prospère, aujourd’hui mis à mal par l’augmentation des droits de douane.


Quartier “L’khwadria”, ville de Khouribga, à 120 km de Casablanca. Il est onze heures du matin et le vaste terrain de “Souk El Had” affiche presque complet. Nous sommes dans le plus grand marché marocain de voitures d’occasion étrangères, principalement italiennes. Et pour cause, l’axe qui s’étend de Khouribga à Béni Mellal, en passant par Fkih
Ben Saleh, a connu une grande vague d’immigration vers l’Italie à la fin des années 1980. “A l’époque, on revenait passer les vacances au douar et on vendait la voiture à la fin de notre séjour pour rentrer avec un petit capital en Italie”, se souvient ce zmagri de la première heure.
L’agitation à Souk El Had est à son comble quand arrive une BMW modèle X5 qui ne passe pas inaperçue. A peine le conducteur a-t-il parqué son bolide qu’il est assailli par la foule des intermédiaires qui l’interpellent pour connaître le prix de la “Mabrouka”. “250 000 dirhams. Les papiers sont en règle, double jeu de clés et elle peut nager sans problème”, souligne le propriétaire, qui utilise ce langage codé pour dire que la voiture n’est pas volée et qu’elle peut quitter le territoire sans encombre. Flairant l’affaire, les intermédiaires entament une discussion très animée qui finit par décourager le propriétaire de la voiture, parti se garer plus loin.

Dolce Khouribga
Depuis une dizaine d’années, le marché des voitures italiennes s’est concentré sur trois hauts lieux : la ville de “El Bourouj” est la destination des clients du sud (Marrakech, Agadir…), tandis que le souk dominical de Khouribga et “Lfkih Bensaleh” s’accapare les clients des grandes villes du centre. “Les Casablancais et les Rbatis sont très friands des Golf Zebra ou des Audi A4, sans oublier les clients résidant en Europe qui achètent principalement des Mercedes, très demandées en France”, souligne Majid, samsar depuis huit ans. Avec l’augmentation progressive des droits de douane, il est devenu moins intéressant pour les immigrés de revendre leur véhicule au Maroc. “Il est fini le temps où avec les gars de notre douar, on ramenait une Peugeot 205 tous les quinze jours. Elle était très demandée par les chauffeurs de taxi. Notre carnet ne désemplissait pas”, se souvient cet ancien immigré en Italie, reconverti en samsar. La diminution de l’offre a réduit le marché, aujourd’hui structuré autour de Khouribga, qui draine la majorité des voitures mises en vente.
Le tour de vis de la douane marocaine a également fait fondre comme neige au soleil les marges de ce commerce juteux et net d’impôts. “Regardez cette Mercedes SE 200 modèle 2001, son prix à l’argus est de 120 000 DH. Mais comme le client final doit débourser 140 000 DH supplémentaires pour couvrir les frais de douane et d’immatriculation, les négociations sont très serrées et ma marge ne dépasse guère les 10 000 DH”, se désole Abdelhak, qui doit absolument liquider la voiture avant la fin du délai légal de six mois d’admission temporaire du véhicule sur le territoire national. Sinon, il devra s’acquitter d’une amende de 1500 DH pour le premier mois de dépassement.

“Lahdid Laghlid”
Outre les Fiat Punto et les Renault 19, prisées par les petites bourses, les Golf (hawliya) et les Audi diesel constituent le principal de l’offre sur ce marché. “J’en vends deux à trois par mois à des intermédiaires de Casablanca. Je ne gagne pas des fortunes mais ça me permet d’avoir un fonds de roulement et des marges correctes”, témoigne Majid. Si vous cherchez les grosses cylindrées, il faut visiter les “Magazat” en face de “Souk El Had”. Là, c’est le royaume de “Lahdid Laghlid”, comprenez les grosses voitures allemandes aux prix exorbitants, puisqu’un modèle dernier cri de la marque Audi peut se négocier à 400 000 DH, rien que ça !
Pour les gérants de ces magasins, la méfiance est de mise et le sujet presque tabou. Il faut dire que la région a longtemps servi de repaire aux voitures de luxe volées en Europe, ou introduites au royaume grâce à d’ingénieux procédés comme l’escroquerie à l’assurance. “En substance, vous arrivez avec votre voiture au Maroc et vous déclarez un sinistre total à votre compagnie d’assurance en Italie pour vous faire rembourser”, explique Majid. Sans oublier les propriétaires peu scrupuleux qui vendent leur voiture à bas prix hors des frontières italiennes, avant de déclarer le vol deux jours après, quand la voiture est déjà en vente à Béni Mellal ou Khouribga. Mais ces cas de fraude ont été largement circoncrits grâce a une coopération efficace entre les autorités marocaines et italiennes, et à une traque acharnée d’Interpol.

Samsar vs vendeur occasionnel
En face de “Souk El Had” se situe le Café Loganos. C’est là que se retrouvent les samsara et les marchands professionnels aguerris au marchandage. Attablés par groupes de trois, ils gardent un œil sur les voitures qui arrivent au marché et l’autre sur leurs téléphones portables. Ce sont eux qui font et défont les cours au marché, au grand dam des vendeurs occasionnels et des acheteurs néophytes. En effet, disposant de liquidités ou d’un solide carnet de commande, les samsara parviennent à acheter les voitures au plus bas prix, pour se réserver de grandes marges une fois la voiture dédouanée. Ce réseau emploie des dizaines de personnes et brasse des millions de dirhams.
Un business tel que l’administration locale a prévu une permanence le week-end à la commune de Hay L’khwadria pour la légalisation des contrats de vente et autres documents scellant les arrangements entre vendeurs et acquéreurs. C’est là que nous rencontrons un Casablancais d’une quarantaine d’années, en compagnie d’un samsar qui vient de lui vendre une berline italienne. L’homme ne cache pas son inquiétude et presse le vendeur de questions sur l’état du véhicule. “La voiture a l’air correct, mais elle peut très bien avoir été volée ou accidentée, le compteur peut être trafiqué, ou que sais-je encore ?”, confie l’acheteur. En Italie, il n’est pas rare en effet de voir des voitures accidentées être acheminées jusqu’au port de Gênes (Genova) à bord d’un camion de dépannage pour prendre le bateau vers Tanger. Une fois arrivée sur le sol marocain, elles sont ensuite remorquées à Khouribga, où les magiciens de la mécanique leur refont une beauté avant de les mettre en vente.

Filière. De Khouribga à Nouakchott
La clientèle mauritanienne, friande de voitures d’occasion en provenance d’Italie, offre un alléchant débouché aux samsara marocains. En effet, l’absence d’industrie automobile en Mauritanie et les droits de douane insignifiants (entre 6000 et 12 000 dirhams) permettent de réaliser des affaires juteuses dans ce pays voisin. “C’est une clientèle qui paye très bien, sauf que c’est contraignant : le vendeur de la voiture doit faire le voyage jusqu'à la frontière sud du Maroc pour que la douane tamponne son passeport et qu’il puisse prouver que la voiture ne lui appartient plus”, souligne ce samsar de Khouribga. Avec le temps, des marchands mauritaniens se sont même installés dans la région et se sont spécialisés dans certains modèles, comme les Mercedes 190 et 250 diesel, qui s’adaptent à merveille au climat du désert et dont les pièces de rechange sont disponibles. Cependant, le périple mauritanien n’est pas exempt de danger : “Une fois arrivés à la frontière, certains d’entre nous ont été agressés par des clients qui refusaient de payer la voiture et qui se sont enfuis avec”, témoigne notre samsar.

 
 
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