N° 493

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Enquête. Autopsie d’un drame


Par Driss Bennani
et Hicham Oulmouddane



Enquête. Autopsie d’un drame

Le public rajaoui a rendu un dernier hommage au défunt. (DR)

Zakaria Zerouali, joueur du Raja de Casablanca, est décédé à l’âge de 33 ans des suites “d’une intoxication médicamenteuse”, selon le médecin de l’équipe. Et si l’affaire était plus compliquée que cela ?


L’ombre de Zakaria Zerouali plane encore sur les gradins du complexe Mohammed V à Casablanca. Dimanche 16 octobre, des milliers de supporters ont ainsi rendu hommage à l’ancien joueur du Raja de Casablanca, décédé le 3 octobre. Une mort subite qui ne passe toujours
pas et qui suscite plusieurs questions dans le landerneau sportif marocain. Fallait-il autopsier le corps du défunt ? Y a-t-il eu négligence médicale ? Faut-il tourner la page ou, au contraire, ouvrir une enquête et établir la vérité sur les causes réelles du décès de Zakaria Zerouali ? A l’énoncé de ces questions, les voix deviennent chuchotantes et les mines plus graves. C’est que dans le milieu, joueurs, supporters et dirigeants ont du mal à admettre la thèse de l’intoxication alimentaire ou de l’overdose de paracétamol pour expliquer le décès du footballeur tout juste trentenaire. “Toute cette polémique ne fera pas revenir Zakaria. Il faut en finir avec cette histoire, tranche un grand supporter du Raja. A trop creuser, on finira par tomber sur des choses pas très heureuses pour le foot et pour le sport marocain dans sa globalité”. Mais la famille du défunt ne l’entend pas de cette oreille. Sous le choc, les proches de Zerouali avaient, certes, accepté de l’enterrer sans autopsie dans sa petite ville de Berkane. Aujourd’hui, le frère et l’épouse de l’ancien joueur reviennent à la charge et exigent une enquête indépendante. Ils auraient même déjà mandaté deux médecins pour obtenir une contre- expertise sur la base du dossier médical de l’ancien défenseur du Raja de Casablanca. “Nous n’avons subi aucune pression pour enterrer notre frère. Mais, aujourd’hui, nous estimons qu’il est de notre devoir de nous poser des questions sur sa mort, d’y apporter des réponses et de délimiter les responsabilités de chacun”, explique Mjid Zerouali, frère du défunt.

Etat fébrile
Pour reconstituer les faits de ce qui est devenu “l’affaire Zerouali”, il faut remonter au jeudi 8 septembre. Le Raja de Casablanca fait le déplacement à Garoua, au Cameroun, pour affronter le club local de Coton Sport. Le staff du club casablancais passe quatre jours sur place avant de rentrer au Maroc. Après une courte période de récupération, les joueurs reprennent leurs entraînements, mais Zakaria Zerouali manque quelques séances, sans donner d’explications. Le mercredi 21 septembre, il est quand même aligné face au MAS de Fès pour un match de championnat. En raison de sa faible performance, il est remplacé avant la fin du match. Le jeune joueur rentre chez lui. Il confie à ses coéquipiers “ne pas être en forme” et souhaiter “se reposer”. Mais son état ne s’améliore pas. “Il avait de la fièvre et des frissons. Il vomissait, il avait du mal à se tenir debout. Tout le monde a commencé par croire qu’il s’agissait d’une simple grippe”, confie l’un des coéquipiers de Zerouali. Ce dernier manque d’ailleurs la troisième journée du championnat le dimanche 25 septembre et suit la rencontre Raja-FAR depuis son appartement au quartier Oasis, à quelques centaines de mètres du terrain d’entraînement des Verts. “A ce stade, confie l’un de ses amis, le Raja commençait à s’inquiéter de son absence mais en mettant cela sur le compte de l’indiscipline”. Lundi 26 septembre, Zakaria Zerouali a du mal à quitter sa chambre. “Il n’arrivait même plus à nous ouvrir la porte quand nous lui rendions visite”, affirme l’un de ses amis, joint par téléphone. Etrangement, le joueur ne reçoit la visite d’aucun dirigeant rajaoui, ni d’aucun membre du staff médical de l’équipe malgré son absence prolongée.
Mardi 27 septembre, Zakaria Zerouali est anormalement pâle. Les joueurs qui lui rendent visite ce jour-là parlent d’un état de fatigue avancé, de vomissements à répétition et d’une fièvre qui ne retombe pas. Ils décident de le transporter vers une clinique du centre-ville. Zerouali est reçu en urgence. Il est ausculté par un médecin qui le met sous antibiotiques et le garde pour la nuit. Le joueur subit également quelques prélèvements sanguins avant de rentrer chez lui le lendemain. Selon des membres de la famille, le rapport médical affirme (en substance) que “Zakaria Zerouali était désireux de rentrer chez lui… et que cela ne présentait aucune contre-indication médicale”. Aucune ? Pas sûr. Les résultats de certaines analyses font état d’une baisse anormale du nombre de plaquettes dans le sang. Un indice qui, au retour d’un voyage en Afrique subsaharienne, pouvait alarmer l’équipe médicale qui s’est penchée sur le cas Zerouali. Il n’en sera rien.

Enterrement express
Le jeune homme rentre donc chez lui une nouvelle fois et s’enferme dans sa chambre. Son état ne s’améliore pas pour autant. Il passe une nuit agitée. Le même jour, le site officiel du club indique, en marge d’un compte-rendu d’une séance d’entraînement, que “Zerouali soigne une intoxication alimentaire”.
Le lendemain, soit le jeudi 29 septembre, les coéquipiers du joueur berkani sont obligés de le ramener à la clinique. Son état s’est visiblement aggravé. Le joueur subit de nouvelles analyses. Les résultats sont particulièrement alarmants. Le nombre de plaquettes de sang est en chute libre, la fièvre ne retombe pas malgré le traitement et le nombre de globules rouges atteint des sommets. “A ce stade, analyse un médecin qui a requis l’anonymat, exclure la maladie tropicale relèverait au mieux de l’incompétence, au pire de la négligence médicale”. Cette fois, Zerouali reste donc à la clinique, où il subit une batterie de nouveaux examens. Vendredi 30 septembre, ses coéquipiers multiplient les appels pour organiser un don de sang. L’heure est grave, le tableau médical du joueur s’assombrit au fil des heures. Zerouali sombre une première fois dans le coma. Pris de panique, les dirigeants du club tentent de le transporter vers l’hôpital militaire de Rabat (qui dispose d’une unité spécialisée dans les maladies tropicales). Les FAR donnent leur accord mais l’état du joueur ne permet pas son déplacement. Il reste donc à Casablanca, où il est admis en réanimation. Samedi 1er octobre, l’information se propage telle une traînée de poudre. Des supporters commencent à affluer devant la clinique casablancaise. Le cas Zerouali devient une affaire nationale. Dimanche 2 octobre, le club tente une nouvelle fois de transporter le joueur en Europe, mais l’équipe médicale s’y oppose. “Son état ne permet aucun transfert”, affirment les médecins. Quand les supporters du Raja se dispersent en fin de soirée, Zakaria Zerouali est sous respiration artificielle. Son foie a cédé. Ses heures sont désormais comptées. Il décède officiellement le lundi 3 octobre à 4h45. Le choc est terrible. Dès les premières heures de la matinée, joueurs, supporters et dirigeants se pressent à la clinique. Les coéquipiers de Zerouali pleurent à chaudes larmes devant… le cercueil du défunt. Ce dernier est d’ailleurs acheminé le soir même à Oujda, puis vers Berkane où il est inhumé le lendemain. Une mise sous terre qui ne clôt pas le dossier pour autant.

Contre-expertise
La semaine suivante, le médecin de l’équipe nationale lâche une véritable bombe. Lors de différentes sorties médiatiques, Abderrazak Hifti affirme que “la mort du joueur reste suspecte”, qu’il ne faut pas écarter l’éventualité d’une contamination tropicale et demande une autopsie du corps pour établir la vérité. Il n’en fallait pas moins pour déclencher la colère du camp vert. Les Rajaouis, dirigeants et supporters, crient à la manipulation et rappellent que Hifti est également médecin du WAC, rival historique du Raja. Ils se plaignent officiellement auprès de la Fédération. Une guerre des communiqués éclate et pousse le patron du staff médical du Raja à sortir de son mutisme. Dans une longue interview accordée au quotidien Akhbar Al Youm, le docteur Mohamed El Arsi affirme qu’il a commencé par diagnostiquer “une contamination des voies urinaires d’origine inconnue” chez Zakaria Zerouali. Dans le même entretien, il conclut que “les raisons du décès de Zerouali sont claires. Il s’agit d’une intoxication médicamenteuse, due à une surconsommation de paracétamol”. Une thèse que démentent les proches du défunt. Selon son frère, deux boîtes de médicaments contenant du paracétamol ont été retrouvées dans sa chambre. Seule l’une d’entre elles était entamée. Autre élément qui contredit la thèse de l’intoxication médicamenteuse : l’absence dans le rapport médical final (auquel nous avons eu accès) de toute référence à une quelconque intoxication. Pire encore : le mot “Paracétamol” n’est cité nulle part dans ledit rapport. Malgré nos tentatives répétées (par téléphone et par SMS), le docteur Mohamed El Arsi est resté injoignable pour commenter ces informations. Abdeslam Hanat, président du Raja, a quant à lui préféré botter en touche affirmant “ne disposer d’aucune information concernant le dossier médical de Zerouali”, pourtant joueur titulaire du club. Le Raja assume-t-il une responsabilité morale dans le décès de l’international marocain ? Hanat s’emporte. “Il faut croire au destin. Sinon, nous serions tous responsables de la mort de nos proches et de nos amis”, affirme-t-il avant de mettre fin à l’entretien. “Nous sommes croyants et nous acceptons notre destin, répond Mjid Zerouali, frère du défunt. Mais une fois le choc passé, nous voulons connaître la vérité. La famille s’organise pour demander l’ouverture d’une enquête et obtenir des contre-expertises médicales au Maroc et à l’étranger”.

Mystères
En attendant, plusieurs questions restent sans réponse. A supposer que la famille ne l’ait pas demandé, pourquoi le Parquet (ou le ministère de tutelle) n’a-t-il pas exigé une autopsie avant d’autoriser le transfert puis l’enterrement de Zakaria Zerouali ? Le précédent existe pourtant. En 2001, Youssef Belkhouja avait bien été autopsié après avoir rendu l’âme sur la pelouse du complexe Mohammed V. “Aujourd’hui, la Botola entre dans une ère de professionnalisme. Autopsier Zerouali aurait créé un bon précédent, même s’il ne révélait rien de particulier. C’est quand même d’un joueur professionnel dont il s’agit”, affirme Moncef Lyazghi, spécialiste en politiques sportives. Autre question lancinante : est-il normal qu’un joueur professionnel s’auto-administre des médicaments, sans l’accord du staff médical de son équipe ? “Ce n’est pas normal mais c’est culturel. Nous avons tendance à minimiser l’impact de certains médicaments. La pratique est courante dans tous les clubs”, assure un médecin du sport. Idem concernant la sensibilisation des joueurs aux risques de contamination liés à leurs déplacements en Afrique subsaharienne. Plusieurs footballeurs auxquels nous avons eu accès avouent “abandonner le traitement anti-paludique à leur retour au pays”. Des sources fédérales confient d’ailleurs que la Fédération royale marocaine de football compte organiser plusieurs séminaires de sensibilisation au profit des joueurs et des médecins du sport nationaux. Impossible cependant d’avoir un commentaire sur l’affaire Zerouali, qui se retrouvera sans doute devant les tribunaux dans les prochaines semaines.

Assurance. Le grand malentendu
Durant l’exercice de leur métier, les sportifs sont couverts par deux types d’assurances. Il y a d’abord “Addamane Arriadi” qui couvre les athlètes de toutes les catégories sauf les footballeurs de l’élite, comme Zakaria Zerouali. Ces derniers sont assurés par un autre type de contrat, au vu du risque plus important et des dommages qu’ils peuvent subir. Ces deux types d’assurances sont souscrits par la Fédération auprès d’assureurs de la place pour couvrir “les accidents subits par les joueurs”. Mais, justement, qu’entend-on par accident ? De l’avis de Saïd Benmansour, ancien dirigeant d’une compagnie d’assurances, “ces contrats couvrent les accidents ou le décès survenus sur le terrain, pendant les matchs ou pendant les entraînements”. Ce qui n’est visiblement pas le cas de l’ancien défenseur du Raja. “Faux”, rappelle Moncef Belkhayat, ministre de la Jeunesse et des Sports. Invité sur le plateau d’une émission sportive, il a déclaré que “la Fédération avait souscrit, en août, à une assurance qui couvre les cas de décès des suites d’une maladie extra-sportive”. Belkhayat en a donc conclu que les ayants droit de feu Zakaria Zerouali avaient droit à un dédommagement de 200 000 dirhams. “Je ne suis pas au courant d’une telle mesure. Il faut vérifier avec la Fédération”, répond Abdeslam Hanat, président du Raja. Même son de cloche du côté du WAC. Selon Driss Slaoui, membre du comité directeur : “Nous sommes à peine en train de préparer les dossiers des joueurs pour souscrire à cette assurance décès qui n’est pas encore effective”.

Portrait. Un joueur (presque) sans histoires
Zakaria Zerouali est né le 24 mai 1978 à Berkane. Il commence sa carrière sportive au sein du Mouloudia d’Oujda en 2002. En seulement deux saisons, le défenseur arrive à se faire remarquer par les recruteurs du Raja de Casablanca dont il rejoint les rangs en 2005 en tant que défenseur latéral gauche. Portant le maillot numéro 3, il a décroché deux titres en compagnies des Verts : la Ligue des champions arabes en 2006 puis le titre (tant convoité) de champion du Maroc en 2011. Zakaria Zerouali a été sélectionné une fois en équipe nationale. C’était le 14 novembre 2009, lors d'un match face au Cameroun. En mai 2010, il écope de douze mois de suspension par la Confédération africaine de football, après avoir agressé un arbitre lors d’un déplacement en Angola. Le joueur s’est alors installé en Belgique où il a joué en ligue amateur avant de revenir au Raja un an plus tard. Il était marié et attendait son premier enfant avant décembre 2011.

 
 
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